Aider les victimes à tourner la page

Dr. Abdelkrim El Manouzi, président de l’Association médicale de réhabilitation des victimes de la torture


“Aider les victimes à tourner la page”

Maroc Hebdo International : Comment vous est venue l’idée de créer cette association?

Dr. Abdelkrim El Manouzi

Dr. Abdelkrim El Manouzi

Abdelkrim El Manouzi : La création de cette association est venue au détour d’un long trajet qui a historiquement débuté par les fameuses années de plomb. Durant cette période, qui correspond aux années 60,70 et 80, des dizaines de milliers de Marocains ont été victimes de graves violations des droits de l’Homme. À l’époque, vous le savez aussi bien que moi, une répression féroce a frappé tous ceux qui exprimaient des revendications syndicales, politiques ou associatives. Cette répression a engendré des cas de torture horrible qui ont eu des conséquences physiques et morales énormes sur les victimes. Nous, les médecins de ce pays, ne pouvions pas rester indifférents face à cette situation. Déjà, au milieu de ces années, un noyau dur de médecins volontaires et bénévoles dont je faisais partie agissait clandestinement en faveur de ces victimes pour les prendre en charge d’une manière informelle.

• MHI : Ces médecins subissaient-ils des pressions de la part des pouvoirs publics?
-Abdelkrim Manouzi :  Leur action était interdite. Ils ne pouvaient pas agir d’une manière formelle. Ces médecins ont parfois risqué leurs vies pour porter secours aux malades, mais ils défendaient une cause humaine à laquelle ils ont cru et continuent toujours à croire.

• MHI : À partir de quelle année avez-vous commencé à soutenir officiellement les victimes ?

– Abdelkrim Manouzi : À partir du milieu des années 90. Le Maroc et presque le monde entier ont connu un tournant dans le domaine des droits de l’Homme. Rappelons que feu Hassan II avait amnistié, en 1994, 424 détenus politiques qui ont quitté définitivement les bagnes de Tazmamart, Agdz et Kelâat Mgouna… Tout cela a fait que le Maroc commençait à tourner une page sombre de son histoire. Cette nouvelle dynamique des droits de l’Homme a donc poussé les médecins à s’organiser, d’une manière formelle cette fois-ci, pour faire quelque chose en faveur de cette population martyrisée.

Séance de kinésithérapie pour une victime de la torture

Séance de kinésithérapie pour une victime de la torture

• MHI : De quelles infrastructures disposez-vous?

– Abdelkrim Manouzi : Nous avons d’abord créé un centre basé à Casablanca qui prodigue des soins au profit des toutes les victimes de la torture. Pour le mettre en place, nous avons reçu l’aide du Conseil international de réhabilitation des victimes de la torture, dont le siège est à Copenhague.
Ce conseil dispose actuellement de 200 centres de soins à travers le monde qui ont le même sens de travail. Des membres de ce conseil sont venus plusieurs fois nous rendre visite et ils ont exprimé leur totale disponibilité pour la création de plusieurs centres de soins au Maroc.

• MHI : Et, au niveau local, qui vous a aidés dans vos démarches?
– Abdelkrim Manouzi: En 2001, année de la mise en place du premier centre de soins à Casablanca, nous avons abrité notre association dans le local du Forum Vérité et justice (FVJ), que présidait à l’époque feu Driss Benzekri. Ce grand homme, que Dieu ait son âme dans sa sainte miséricorde, a contribué d’une manière directe et personnelle à notre projet. Il y a cru et y a adhéré avec toute l’énergie qu’on lui connaissait. En 2005, notre association a eu une autorisation officielle et, de ce fait, elle a changé de local. Depuis, on a mis en place un autre local, rue d’Alger, à Casablanca.
• MHI : Quelles sont les organisations internationales qui vous ont aidés lors de la création de votre association?

– Abdelkrim Manouzi : Au début, c’est le Conseil international de réhabilitation des victimes de la torture. Par la suite, notre dossier a été partiellement pris en charge par le fonds de contribution volontaire des Nations Unies (ONU). L’ONG internationale Médecins du monde, dont le siège est à Paris, nous a également apporté un grand soutien, notamment financier. Cette association a commencé, grâce à notre action en faveur des victimes de la torture, à s’intéresser elle aussi à cette population, alors que, dans le passé, elle avait concentré son travail sur les victimes des catastrophes naturelles. D’autres organisations non gouvernementales nous aident dans notre action. Il s’agit notamment de France Libertés, de Danielle Mitterrand, et l’association française Solidarité Maroc, dont le siège est à Paris.

• MHI : Les autorités marocaines vous aident-elles dans votre action?

– Abdelkrim Manouzi : Oui, beaucoup. Pas le gouvernement d’une manière directe, mais les autorités publiques locales, notamment la Wilaya de Casablanca. En 2002, celle-ci a mis à la disposition de notre association la somme de 400.000 dirhams. Cette somme a permis de couvrir les besoins en médicaments des victimes. La Wilaya ne nous donne pas d’argent liquide, elle nous paye tous les bons d’achat des médicaments auprès des pharmacies.
Malgré la faiblesse de la somme, nous considérons le geste de la wilaya comme important parce qu’il apporte un soutien substantiel et effectif à notre action. Il y aussi l’Instance Équité et Réconciliation (IER), qui a également honoré des ordonnances pour une valeur totale de 550.000 dirhams.

• MHI : Avez-vous eu des contacts avec le Conseil consultatif des droits de l’Homme (CCDH)?

– Abdelkrim Manouzi : Le CCDH nous soutient depuis que feu Driss Benzekri  était son secrétaire général.
Le soutien s’est renforcé lorsque ce dernier a accédé à la présidence. Avec Ahmed Herzenni, le président actuel du Conseil, les choses se passent plutôt bien. Nous l’avons rencontré juste après sa nomination et plusieurs fois plus tard et il nous a témoigné sa grande sympathie pour notre action. Sur le plan financier, Ahmed Herzenni a accepté de nous accorder une somme de 150.000 dirhams, qui va boucler les parts des autres bailleurs de fonds du projet.

• MHI : Quels sont ces bailleurs de fonds?
– Abdelkrim Manouzi : 75% du projet ont été financés par l’Union européenne et les 25% qui restent, c’est à nous de les chercher. L’ONU a promis une contribution financière à laquelle s’ajoute celle du CCDH. Avec ces trois organismes, nous espérons boucler le financement de tout le projet.
• MHI : Quelles sont les prestations médicales que vous offrez aux victimes de la torture?

-Abdelkrim Manouzi : Nous leur offrons toutes sortes de prestations qui couvrent toutes les catégories de maladies. Au niveau du centre principal de Casablanca, nous disposons de trois unités distinctes: une unité de soins généraux, une deuxième consacrée à la kinésithérapie et rééducation et la troisième à la psychothérapie.
Ces trois unités, équipées des moyens techniques les plus modernes et dans lesquelles travaillent des professionnels de la santé, fonctionnent actuellement à merveille.

• MHI : Les hôpitaux publics marocains traitent-ils les victimes de la torture?

-Abdelkrim Manouzi : Il y en a certains qui le font, notamment l’hôpital Moulay Youssef de Casablanca. Je rends ici hommage à son directeur, Fouad Jettou, qui nous ouvre les portes de l’hôpital d’une façon gracieuse. D’autres le font aussi, mais d’une manière encore informelle. Nous attendons la signature d’un protocole d’accord avec le ministère de la Santé pour accéder aux centres publics de santé.

Propos recueillis par
Aissa Amourag
Le 31 Janvier 2008

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