L’IER instaure la couverture médicale

Années de plomb.
Une couverture qui laisse froid

Des patients reçus au local Casablancais de l'Association médicale de réhabilitation des victimes de la torture (AMRVT). (CM / TELQUEL)

Des patients reçus au local Casablancais de l'Association médicale de réhabilitation des victimes de la torture (AMRVT). (CM / TELQUEL)

La veille de sa mort, Driss Benzekri signait un texte créant, enfin, une couverture médicale pour les victimes des années de plomb. Près d’un an plus tard, la couverture existe, mais elle laisse beaucoup de monde sur le carreau.

Malgré son état, Mohcine Falah a du mal à conserver son calme. Cet ancien prisonnier politique, qui préfère témoigner sous un nom d’emprunt, sait depuis l’été dernier qu’il est atteint d’une affection cardiaque. Il doit d’ailleurs subir une coronarographie. Coût de l’intervention : plus de 8000 DH. Une somme au-dessus de ses moyens de travailleur indépendant, sans assurance-maladie. Pourtant, en tant que victime des années de plomb, cet ex-détenu a droit à une couverture médicale, prévue par les recommandations de l’Instance équité et réconciliation (IER) et pour laquelle son défunt président, Driss Benzekri, s’est battu jusqu’à la fin de ses jours, signant même les premiers textes officiels sur son lit de mort. Mais Mohcine Falah attend toujours sa carte. Et rien n’indique qu’il la recevra de sitôt. “On ne peut plus rien faire”, aurait répondu Ahmed Herzenni, président du Conseil consultatif des droits de l’homme (CCDH). Certes, Falah a traîné pour faire sa demande. Mais maintenant qu’il y a urgence, l’homme fulmine contre les blocages et les paradoxes d’un système qui, près d’un an après la disparition de Benzekri, ne suscite que déception et mécontentement.

Comme un fonctionnaire, Rhumatismes, arthrose, insuffisances respiratoires, problèmes cardiaques, troubles intestinaux, paralysie, dysfonctionnements de la tyroïde, déminéralisation osseuse, psychoses maniaco-dépressives… ils sont quelque 50 000 victimes directes (et dix fois plus de victimes indirectes) à souffrir de graves séquelles, physiques et psychiatriques, héritées d’années de détention, de torture et de disparition forcée durant les années de plomb. Une majorité de personnes démunies qui ne peuvent prendre en charge des traitements coûteux, n’ayant comme unique soutien que l’Association médicale de réhabilitation des victimes de la torture (AMRVT, lire encadré). Selon Mohammed Hidare, membre du CCDH, la couverture mise en place concerne potentiellement “plus de 12 000 familles”, et 1224 dossiers ont été envoyés à la Caisse nationale des organismes de prévoyance sociale (Cnops), cosignataire de la convention. D’autres sont en cours de traitement, pour pièces manquantes ou retard de dépôt. Sauf que beaucoup parmi les victimes n’ont jamais déposé de demande : trop méfiantes, trop isolées ou simplement déjà “condamnées”, comme “cette personne atteinte d’un cancer métastasé que nous suivons depuis trois ans”, explique une assistante sociale à l’AMRVT. Une fois entre les mains de leurs bénéficiaires (près de 600 à ce jour), la carte d’accès aux soins, appelée simplement “Cnops”, leur permet de se fondre dans le système de couverture des fonctionnaires de l’Etat, qui rembourse à hauteur d’environ 80% les soins prodigués dans tous les hôpitaux du pays et quelques cliniques conventionnées.

“Payez d’abord…” Sur le papier, ça passe comme une lettre à la Cnops. Mais sur le terrain, les tracas s’amoncellent : pas d’informations sur le fonctionnement de la carte, ni interlocuteur compétent pour orienter le malade, et, surtout, de fréquents “problèmes informatiques” qui empêchent l’affichage du dossier. Plus gênant, les conventions avec les établissements privés sont très limitées. “Dans les cliniques, de nombreuses normes tarifaires ne sont pas reconnues par la Cnops. Résultat : la différence de prix, souvent importante, se retrouve à la charge du patient”, explique le Dr Abdelkrim Manouzi, président de l’AMRVT, qui évoque aussi un “plafonnement à 1000 DH pour le remboursement des médicaments”. Surtout, les bénéficiaires sont acculés à avancer l’argent de leur poche et attendre des remboursements qui prennent, au dire des concernés, “de trois à neuf mois”. “Même dans les hôpitaux, on leur demande d’abord de payer”, s’indigne cet autre membre de l’AMRVT. Or il s’agit précisément de gens démunis, souvent d’origine modeste – étudiants, intellectuels, ouvriers, syndicalistes… – spoliés pendant leur détention, non réhabilités socialement à leur sortie, et dont le montant des indemnisations (que certains osent à peine révéler) a souvent été jugé dérisoire, ne permettant même pas d’éponger les dettes accumulées.

Là réside tout le paradoxe de la couverture médicale des victimes des années de plomb : réservée à des personnes jugées vulnérables (toute “double couverture” est interdite, excluant ceux qui bénéficieraient déjà d’un régime), elle exige pourtant d’elles d’avancer de l’argent… qu’elles n’ont pas. Pire : ceux qui ne paient pas se voient désormais fermer des portes qui, du temps de Driss Benzekri, s’ouvraient facilement. “Désormais, tout le monde considère que la couverture médicale  est en place, ils n’acceptent plus la gratuité”, explique Mohcine Falah. Au sein de l’AMRVT, on dit comprendre ces refus : “Certaines cliniques se retrouvent aujourd’hui avec des factures impayées de 40 000 DH !”.

Le CCDH fait la sourde oreille, à l’AMRVT, qui pensait être soulagée par l’entrée en vigueur de la couverture médicale, “on continue de recevoir, entre dix et vingt personnes par jour, de prescrire… Mais on ne peut plus les envoyer pour des hospitalisations”. À la place, ses membres accueillent comme ils peuvent les doléances de ces ayant droit déçus. “Ce sont des personnes qui se sont engagées dans des projets, qui se sont endettées”, s’indigne l’assistance sociale de l’AMRVT.

Sans parler du ressentiment personnel : “On parle de militants qui ont consacré leur vie pour un Etat juste. Imaginez comment ils vivent le fait de se faire mal recevoir dans un hôpital !”, poursuit Dr Manouzi. “Nous en avons assez de demander la charité, estime de son côté Mohamed Nadrani, ancien prisonnier politique, atteint d’un grave problème vertébral. Je n’ai pas fait de demande de couverture médicale par négligence, et je l’assume. Mais je parle au nom de tous les autres. C’est le CCDH qui a le dossier en mains, à eux de venir vers nous. C’est aussi une question de fierté”. Opacité, bureaucratie, mauvaise volonté… de nombreuses victimes se sentent oubliées par l’Etat, qu’elles voient suspendre des questions vitales à “de la paperasse ou un bout de carton plastifié”. “Il n’y a pas de débat, la chose est en train de se banaliser, estime Dr Manouzi. L’Etat joue l’enlisement , alors qu’il y a urgence”. En effet, depuis un an, rien qu’au sein de l’AMRVT, une trentaine de personnes sont mortes sans prise en charge étatique, comme Jmiaâ Azghar, ancienne “pensionnaire” de Derb Moulay Chérif, décédée d’une longue maladie le 20 décembre, à 60 ans. Au CCDH, on se contente d’assurer que “tout est désormais arrangé”, sans paraître très au fait des détails de cette couverture médicale. À la question : “Combien l’Etat a-t-il alloué à la couverture médicale des victimes des années de plomb ?”, Ahmed Herzenni répond : “Je ne suis pas ce dossier au quotidien”, non sans ajouter : “Je ne vois pas pourquoi ces personnes auraient droit à des privilèges”.

AMRVT. Trente ans contre la torture,

Créée officiellement en 2001, l’Association médicale de réhabilitation des victimes de la torture (AMRVT) n’en remonte pas moins, officieusement, aux années 70, quand une poignée de médecins s’activaient dans la clandestinité, avant qu’un premier centre d’écoute ne soit créé au sein des locaux du Forum vérité et justice (FVJ), en 1995. Installée aujourd’hui dans un local à Casablanca, l’AMRVT continue de fournir consultations et médicaments aux victimes directes et indirectes des années de plomb, mais pas seulement : prisonniers de Tindouf, islamistes ou ex-détenus à Guantanamo y trouvent également portes ouvertes. Le Dr Abdelkrim Manouzi décompte plus de 1000 bénéficiaires depuis 2001.

D’autant que, entre la loi antiterroriste et les condamnations d’atteinte à la sacralité, “ça continue”. “Électrocution, simulation de noyade, confinement… on torture moins, mais on garde les mêmes pratiques”, ajoute-t-il. Sept ans après sa reconnaissance, l’AMRVT ne reçoit qu’une faible aide étatique, via le CCDH, chiffrée à 150 000 DH pour l’année 2008. En face, les Nations Unies ont offert 30 000 dollars, alors que l’Union Européenne finance à 90% son unité psychiatrique et à 75% sa nouvelle unité de kinésithérapie.

Par Cerise Maréchaud
Telquel, le 18 Avril 2008

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